Avec Mickey Rourke, Evan Rachel Wood...
Résumé: A la fin des années 80, Randy, dit The Ram ("Le Bélier"), était une star du catch. Vingt ans plus tard, il ne se produit plus que dans des salles de gym de lycées ou des maisons de quartier... Mais lorsqu'il est foudroyé par une crise cardiaque, son médecin lui ordonne d'abandonner la lutte : un autre combat pourrait lui être fatal. Contraint de se ranger, il tente de renouer avec sa fille et, dans le même temps, entame une liaison avec une strip-teaseuse vieillissante. Pourtant, son goût du spectacle et sa passion pour le catch risquent bien de reprendre le dessus et de le propulser à nouveau sur le ring...
Critique: Aronofsky déclarait avoir besoin de temps pour concevoir ses films et justifiait ainsi les cinq années qui séparent Requiem for a Dream de The Fountain, son dernier film mal reçu par le public. The Wrestler arrive deux ans après et se présente comme la rédemption d'un vieux lutteur qui prend conscience, une fois la gloire passée, de sa solitude et de la tristesse de son quotidien. On l'a déjà dit dans les médias, Mickey Rourke, qui fut boxeur quelques temps et a lui aussi connu une carrière en dents de scie, partage la vie du héros qu'il incarne sous plusieurs aspects: la mode est aux come-backs. Pour en revenir à Aronofsky, on se souvient de lui comme un metteur en scène frénétique qui jouait avec le temps, le décomposait et faisait naître la violence par un montage épileptique (Requiem for a Dream): un auteur définitivement en phase avec le paysage cinématographique américain, dans lequel un regard sur la société s'épanouit grâce à une forme sans cesse renouvelée et qui tire sans cesse vers l'excès (excès de plans, excès de violence...) pour trahir celui de la société dans laquelle nos amis d'outre-Atlantique vivent. The Wrestler, s'il n'est peut-être pas le film de la maturité, est l'affirmation d'une démarche artistique conjointe à la tempérance du style fou de son auteur. Aronofsky opère de véritables choix de mise en scène: il suit Rourke de dos durant la première partie du film, comme pour signifier les « zones d'ombre » de cet homme dont le présent (si triste) s'offre à nous mais dont le passé (que l'on sait glorieux au vu des affiches qui parsément son mur durant le générique) demeure vague.
Déchu, The Ram lutte dans des MJC devant quelques dizaines de fans nostalgiques qui emmènent avec eux leurs enfants. Son quotidien qui nous apparaît misérable au travers de quelques scènes souvent très émouvantes (une séance de dédicace où personne excepté un garçonnet ne le sollicite, une relation sexuelle crue dans les toilettes d'un bar...) et met en évidence deux lignes temporelles: d'un côté, The Ram est attiré vers le passé (la figurine en plastique à son effigie qui trône sur le cadran de bord de sa voiture, le jeu vidéo Nintendo le représentant...sont autant de signes qui le retiennent dans sa quête d'une nouvelle vie). De l'autre, et c'est une direction qui apparaît après sa crise cardiaque au milieu du film, il est désireux d'un futur nouveau: il reprend contact avec sa fille et trouve un travail régulier pour abandonner le catch. Le film est, bien plus qu'un simple « film sur le catch » (ce n'est d'ailleurs pas le cas, le catch n'apparaissant qu'assez peu au final), un combat pour sortir du passé, se débarrasser de son autre soi (son personnage: The Ram) et devenir un homme responsable, comme si le catch n'était qu'un jeu d'enfants.
Cette double ligne temporelle introduit la question du corps: Randy régresse vers l'enfance lorsqu'il joue au jeu vidéo dont il est la vedette, quand il se montre incapable de déclarer sa flamme ou quand il ne trouve plus les mots pour se faire aimer de sa fille. Sa crise cardiaque le « rattrape » dans sa course vers la vie et met un frein à ses ambitions de passé, en premier lieu le catch: le corps est donc un facteur déterminant pour cet homme extrêmement musclé dont le corps ne connaissait jusqu'alors pas de limites. La vieillesse pointe le bout de son nez et lui impose de se conformer, de devenir un homme normal, avec un travail normal (il subit en effet un rejet de la société: son patron le méprise lui et « les gros tas de muscles sur lesquels il s'assoit le dimanche »), une vie de famille. Aronofsky utilise intelligemment cet impératif corporel en l'employant au service de l'intrigue: le corps et en particulier le coeur de Randy deviennent une épée de Damoclès prête à lâcher.
Le véritable tour de force du film est de mettre en scène ce combat pour une « vraie » vie, une vie hors des artifices du show, une vie où contrairement au catch, on ne se fait pas mal physiquement. Randy, dans l'une de ses dernières répliques, avouera à son amie strip-teaseuse sa douleur de n'avoir pas de famille; quelques minutes plus tôt dans le film, il se fait retirer des agrafes de la poitrine. Son passé, que nous ignorons, n'est par définition pas dans le film. Nous débutons dans le processus in media res et sommes témoins de la difficulté de Randy à allier sa vie et sa vie de catcheur. La fin, sommet du tragique, voit le catch triompher fatalement de lui. Son échec à mener une vie « normale » le contraint à retourner, selon ses propres mots, auprès de sa seule famillle: le public. Le catch devient ici ni plus ni moins la métaphore du cinéma: sur le ring, Randy existe comme l'image cinématographique existe. Aronofsky fait du ring un espace où paradoxalement, il n'y a pas de violence: le catch apparaît en tant que spectacle, et le ring devient une scène où Randy, tel l'acteur acclamé, se sent vivre enfin, paisiblement. Le catch le dévore, lui et la vie qu'il essaie de se construire, si bien que les rayons de supermarché qu'il ravage à la fin du film symbolisent le déteignage de ce sport - où l'on sort si facilement du ring - sur la vie réelle: jusqu'à, comme les dernières séquences le suggèrent, devenir la vie.
Aronofsky offre à Mickey Rourke sans doute le rôle de sa vie et réalise un film complexe et retors sur la difficulté de trouver sa voie et de vieillir dans sa tête quand le corps, lui, paraît résister. The Wrestler est d'une beauté folle et assène un violent powerbomb aux films de rédemption conçus autour de la boxe en faisant assumer au catch son statut d' « art du faux » voire d'art tout court. Sans doute l'un des plus beaux films de ses cinq dernières années.
Ma note: 19/20




