Ivan Le Terrible (Titre original : Ivan Groznyj)
Réalisé par Sergueï Mikhailovitch Eisenstein – 1942-44 (1ère partie) et 1945-46 (2ème partie) – U.R.S.S – 1heure 37minutes (1ère partie) et 1heure 23minutes (2ème partie) – Prix de la photographie au Festival de Locarno 1946 et 7ème au Classement Sight and Sound
Avec Nicolaï Tcherkassov, Serafina Birman, Mikhaïl Nazvanov, Andreï Abrikozov...
Citations du film: « Ma force est la confiance du peuple » et « La mitre est blanche, mais l'âme est sombre »
Anecdote: le film, achevé de tourner en 1946, n'est sorti en U.R.S.S qu'en 1958. C'est Staline qui, y voyant une métaphore du communisme et un appel à la révolte, le censura. C'est pourquoi vous pouvez trouver les deux dates pour le film : 1946 ou 1958.
Résumé de la première partie: Ivan IV (Nicolaï Tcherkassov), grand-duc de Moscovie, se fait couronner tsar malgré l'opposition des nobles, les boyards, issus de grandes familles. Sa tante Euphrosine (Serafina Birman) souhaite également voir son fils Vladimir régner. Mais Ivan va épouser Anastasie, une ravissante femme que désire également Kourbski (Mikhaïl Nazvanov), un riche prince, et va anéantir une rébellion des boyards. Il mènera ensuite ses troupes victorieuses jusqu'à Kazan, une cité musulmane qui l'a trahi. Mais Anastasie est empoisonnée : Ivan commence à douter et s'exile à Alexandrov, une ville perdue en Sibérie. Mais le peuple vient en masse le soutenir pour qu'il remonte sur le trône...
Résumé de la seconde partie, « Le Complot des Boyards »: Kourbski, son ami et fidèle compagnon de toujours, trahit Ivan en offrant ses services au Roi de Pologne. Ivan, revenu sur le trône, instaure un régime sanguinaire et exécute les principaux boyards, pour l'exemple. Mais Philippe, un moine, somme Ivan de se soumettre aux boyards et à l'Eglise. Il refuse. C'est alors qu'Euphrosine envoie Piotr pour tuer le tsar, mais grâce à la ruse de celui-ci, c'est Vladimir qui sera tué. Ivan peut alors régner en paix jusqu'à sa mort...
Critique: septième du classement de la critique « Sight and Sound », « Ivan Le Terrible » est une biographie moyenâgeuse incroyablement fidèle et une œuvre qui reste étonnamment moderne et parlante.
Ivan IV, le tsar des tsars, possède
un charisme et une splendeur hors du commun. Dès qu'il prononce une parole, tous l'écoutent, s'agenouillent, et exécutent les ordres en hâte. Grand guerrier et fin stratège, il est orphelin et revient vraiment de loin : sa mère, après la mort de son père, a été enlevée devant lui puis tuée. Pour la venger de cet assassinat qu'il attribue aux boyards, Ivan veut prendre le pouvoir et leur faire regretter amèrement cet acte barbare...
...en l'étant encore plus. Le régime instauré par Le Terrible est bien connu pour cela : il vallait mieux être de son côté et lui obéir si l'on voulait garder sa tête sur les épaules. Surtout, il en veut aux boyards de ne pas travailler et savoir la dure valeur du labeur : il dit « accorder clémence et mansuétude aux travailleurs, et enfer et douleur aux autres ». Or, ces deux aspects (l'obligation d'obéissance et de travail) rappellent étrangement une page de l'Histoire russe :
le communisme.
En effet, tous les principes de ce mouvement politique sont réunis et mêlés habilement à la vie d'Ivan ; c'est d'ailleurs pourquoi Staline interdit le film, le jugeant subversif. Il prépare quelques années en avance aux évènements qui suivront :
Eisenstein, on le sait, a toujours été avant-gardiste aussi bien dans son propos que dans sa mise en scène et ses techniques cinématographiques. « Ivan Le Terrible » ne déroge pas à la règle, avec des plans semblant sortir de nulle part, dont on sent leur influence sur certains cinéastes actuels.
Essentiellement en gros plans courts, Eisenstein film les réactions spontanées de figurants ou attire l'attention sur un détail qui semble anodin, mais ne l'est pas : son cinéma, appelé aussi « métaphorique » ou « intellectuel », est basé sur la suggestion ou les symboles. C'est pourquoi il peut sembler très démonstratif, fastueux et que l'on peut trouver l'image chargée. Mais pour l'époque, c'est une superproduction gigantesque, qui coûte énormément.
On n'a pas lésiné sur les moyens : avec un sens du grandiose et du majestueux surdéveloppé, Eisenstein rend le plus simple évènement solennel, et renforce encore plus ceux qui le sont déjà (le couronnement d'Ivan, au début, ou la marche vers la cathédrale). C'est un véritable opéra visuel, accompagné de la musique de Sergueï Prokofiev, illustre compositeur. En parlant de musique, le film prend parfois des allures de comédie musicale : les personnages chantent leurs peines (pas leurs joies : il n'y en a pas) voire dansent (comme dans la séquence en couleur) une polka bien arrosée. Seul un ne chante jamais : Ivan.
Néanmoins, pour un film historique, les scènes de bataille n'ont pas grande importance : hormis l'attaque de Kazan, qui dure cinq minutes, tout le reste est un huis clos dans le Palais, qui prend des allures de « Feux de l'amour ». Tous complotent, magouillent, tentent de se raisonner, s'insultent...mais la ruse d'Ivan sera vainqueur. C'est qu'on voit qu'il mérite sa place : il déjoue non seulement un attentat mais provoque la mort de son rival.
Une représentation politico-historique splendide, entre grand spectacle et drame psychologique, qui offre de beaux rôles à leurs interprètes ;
Je sous-entends notamment
Tcherkassov, vénérable acteur russe, interprète d'Alexandre Nevski dans le film du même nom, qui donne à Ivan une dimension tragique et une force terrassante. Pas une prestation fine et subtile, mais un véritable tour de force. Les autres sont aussi bons, bien qu'un peu dans l'ombre, forcément. Enfin, de nombreuses scènes sont merveilleuses, comme par exemple la polka en couleurs, Ivan qui pleure sur le tombeau de sa femme ou encore un monument d'intensité encore plus fort que le « Je suis ton père » de « L'Empire contre-attaque » : « désormais...appelez-moi Le Terrible. »
Les deux parties s'achèvent sur les mots « Au nom de la grandeur de la Russie »
C'est effectivement une fresque à sa mesure, réalisée avec grâce et tact, qui ne souffre même pas de sa longueur. Un beau moment de cinéma, très sincèrement. Mais je lui préfère encore – de peu – « Alexandre Nevski », avec le même Tcherkassov...
Critique de Cyril
La note: 18 / 20
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