Flandres
Réalisé par Bruno Dumont - 2006 - France - Couleur - 1heure 31minutes -
Sélection Officielle en Compétition Cannes 2006
Avec Adélaïde Leroux, Samuel Boidin, Jean-Pierre Anguier...
- 12 ans
Accueil fait au film à Cannes: mauvais (sifflements, insultes à la projection du matin, mais ovation le soir)
Résumé: dans le Nord de la France, quatre jeunes hommes sont recrutés pour partir à la guerre en Orient. Ils laissent au village leur fiancée, et découvriront l'enfer. Devenus violeurs, pilleurs, assassins,
bourreaux, ils seront capturés par des populations locales et soumis à des châtiments atroces...
Critique: Le sujet du film:
Flandres est, selon son réalisateur, "avant tout une histoire d'amour", bien qu'il s'agisse en apparence d'un film de guerre. Le scénario a donc pour sujet les ravages de la guerre sur les populations, et surtout sur l'esprit des soldats, devenants bêtes à tuer une fois envahis par le mal. Dumont a cherché à montrer également - et c'est en cela que Flandres peut prétendre au statut d'histoire d'amour - les désillusions d'un amour passif, du manque de passion. Par ailleurs, le film est une relecture du film de guerre (comme "
Twentynine Palms", son précédent film, le faisait avec le road-movie), une expérimentation à la française, sorte de drame psychologique amélioré - dopé par la violence explicite des images. Enfin, ce long-métrage est une analyse minutieuse des moeurs propres aux habitants de cette région somme toute assez archaïque, laquelle renvoie au reste de la société française: Dumont déclare à ce sujet " Les Flandres, par exemple, sont un mystère pour moi. C'est ma terre natale : viscérale, sensible, autrement dit sans raison. La caméra devient un microscope, un appareil qui se penche sur le sujet. J'ai besoin de la terre pour filmer les êtres humains.
En les filmant, les Flandres rendent une part de l'existence humaine."
Les thèmes:
Dumont, comme à son habitude, aime à jongler avec les genres, et par extension, avec les thèmes qu'il développe. Dans Flandres, il s'attarde sur la place de lafemme (analyse: prender le thème "comment renait Demester?) thèmes, tous récurrents dans son cinéma.
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la perte de soi, l'aliénation. Ici, Demester, Blondel et les autres incarnent des paysans désabusés recrutés pour être mobilisés dans une guerre au Moyen-Orient. Déjà désoeuvrés et spleenétiques au quotidien (une routine s'est installée, comme en témoigne "
la balade quotidienne" de Barbe et Demester, ou encore le besoin de se distraire par tous les moyens - en l'occurence, en jouant avec des brins de paille), ils vont être sujets au Mal une fois arrivés sur le front. Même Demester, qui semble le plus mûr, le plus impassible, va finir par craquer (il ne porte pas assistance à son ami qui lui demandait de l'aide, lequel sera de fait tué). Toute fois, celui-ci a largement tempéré les ardeurs belliqueuses de certains de son confères d'armes: d'autres sont sujets à une aliénation beaucoup plus rapide, qui se manifeste immédiatement les combats débutés (dès leur première mission, un soldat pénètre dans une maison et veut à tout prix tuer de jeunes enfants, déjà terriblement mutilés), à cause de ce sentiment "ne n'avoir plus rien à perdre". En somme, cette perte de contrôle est due au fait que ces hommes, tellement loin et isolés de la guerre, et donc de la mort (ils habitaient dans une région perdue dans les plaines du Pas-de-Calais) perdent leurs repères une fois confrontés au Mal, au vrai Mal. Concrètement, cette "arrivée dans le Mal" se manifeste par le premier tir de missile ennemi: les soldats boivent une bière en discutant (comme ils le faisaient en compagnie de leur amie Barbe, juste avant leur départ) mais sont surpris par une roquette. Pas encore habitués au danger, les recrues subissent déjà un premier coup au moral (et de surcroît, à l'esprit). Les plus faibles en seront conduits à décharger leur haine sur des victimes expiatoires: de pauvres enfants (également sujets au Mal, puisqu'armés).
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l'ennui. Plus concrète et présente dans "La Vie de Jésus" (film réalisé en 1997 - Prix du jury à Cannes et Prix Jean Vigo - où les protagonistes passaient leurs journées à errer dans les rues de Bailleul, la ville où se situe l'action métropolitaine de Flandres, en discutant simplement de leurs problèmes respectifs, de leurs craintes de la vie...), cette notion "d'ennui" est tout à fait caractéristique du cinéma de Bruno Dumont. Elle en est même l'une des matières principales, tant ses films en sont empreints et tant elle permet aux images de gagner en force, en puissance, en beauté. Dans Flandres, les perosnnages (des paysans) vivent désabusés, comme blasés par la vie, alors qu'âgés d'environ 30 ans seulement. Ils vagabondent, vaquent à leurs tâches quotidiennes, et font preuve d'une nonchalance inouïe (cela se manifeste aussi dans leur manière de s'exprimer: ils ânonnent leurs paroles, bredouillant des phrases quasiment incompréhensibles). Ils en semblent même incapables de toute réflexion, tant le temps pèse sur eux et les transforment, aussi surprenant soit-il, en animaux, travaillant sans réfléchir (d'ailleurs, la guerre va également les transformer en animaux, bêtes à tuer; étonnante coïncidence). Par ailleurs, l'ennui développé par Dumont à une valeur esthétique: il se manifeste par de longs plans d'ensembles fixes sur ces vastes plaines, montrant les Flandres à la manière d'un cinéaste naturaliste (ce que Dumont se défend d'être), ainsi qu'à l'inverse, par de longs gros plans sur les visages ou corps des personnages, pour mieux capter la mélancolie exprimée par leur faciès. L'ennui du début du film contraste grandement avec la violence des combats acharnés qui suivront.
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la vengeance. Elle découle du premier thème (la perte de soi) et hantera profondément la majorité des personnages masculins du film. Sentiment qui leur est pourtant inconnu dans leur contrée perdue (où tous sont amis, boivent, discutent, acceptent même de partager leur petite amie), ils vont une fois de plus en faire la connaissance face à la guerre. La manifestation la plus forte (car non montrée explicitement) est une scène proche de l'épilogue où Demester, après avoir abandonné son camarade en difficulté et entendu son éxécution d'une balle dans la tête, pénètre dans une maison où se déroule une réunion de famille. Animé par la haine et justement, la vengeance, il dégaine son couteau et massacre femmes, enfants et maris. Autre représentation du développement du thème de la vengeance, cette scène ambiguë où une femme, après avoir été violée par trois soldats et ordonné leur capture par des terroristes locaux, désigne comme coupable le seul innocent. Dumont l'explique par sa volonté d'illustrer le mécanisme victimaire: "Je lisais René Girard, qui a écrit des textes passionnants sur le mécanisme victimaire. Il explique que les tribus primitives se battaient entre elles sans fin jusqu'à ce que le meurtre d'une victime innocente - un pèlerin, un étranger - vienne mettre un terme à ce mécanisme". Aux interprétations multiples, cette séquence a pour but de semer le trouble dans l'esprit du spectateur, de le faire réagir, mais semble tout de même représenter une forme de manichéïsme (voulu par le réalisateur).
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l'idée de "Force Supérieure". Dumont, cinéaste chrétien, se plaît à glisser dans ses films de petites allusions (visuelles ou orales) à l'idée d'une Force Supérieure, d'un Tout-Puissant qui régirait nos droits et devoirs depuis l'au-delà (rien que les titres de ses deux premiers films "La Vie de Jésus" et "L'Humanité" en sont l'exemple même). Au début de Flandres, les personnages semblent attendre quelque chose, un signe divin qui pourrait révolutionner leur existence, tant l'ennui qui les incombe est grand. Vides d'esprit, la manifestation tant attendue est peut-être cette guerre, moyen imparable de les faire changer, pour peu qu'ils en reviennent vivants. Le seul rescapé, Demester, hostile à l'amour que lui offre Barbe depuis le début, va revenir totalement bouleversé, et prononcera cette dernière parole qui sonne le glas de son "ancienne vie": je t'aime. Désormais, il est capable d'aimer, de donner. La guerre aura donc eu un effet positif sur lui, le faisant devenir réellement humain, après être passé apr le Mal: chaque aurait donc, selon Dumont, besoin d'une part de Mal pour être bon. Et derrière ce conflit se cache donc l'idée de Dieu, qui aurait permis à Demester de trouver sa voie intérieure, de s'accomplir, mieux: de renaître (d'ailleurs, à son retour, on voit les arbres bourgeonnants, symbole là aussi d'une renaissance). La guerre, assez paradoxalement, l'a lavé des mauvais traits de son caractère. Enfin, puisqu'il est le seul à avoir survécu, ne serait-il pas une sorte d'élu de Dieu? Une représentation concrète de la Force Supérieure se trouve dans la scène où un soldat, après avoir été tué par une fusillade lors de la première mission, est emporté par un hélicoptère de secours: les combats cessent quelques secondes, le temps de la venue (aérienne, qui plus est) de cet appareil intouchable, générateur de paix et de silence pendant quelques instants.
Critique personnelle:
Ignorant tout de Bruno Dumont (y compris son nom) avant d'avoir vu Flandres, j'ai été fortement surpris, puis, à la fin, déçu. Totalement perdu par les différentes pistes qu'ouvrait Dumont pour comprendre son film, sans que celles-ci mènent à quelque chose, j'ai considéré ce long-métrage comme une mauvaise réalisation, indigne de figurer parmi la compétition cannoise. J'ai aussi été surpris de voir certaines personnes manifester leur admiration pour ce "recueil de barbarie" et cette "
boucherie insignifiante", comme je me plaisais à qualifier le film. Ma surprise - tristesse? - atteignit son paroxysme lors de la Remise du Palmarès: je fus saisi par une vague d'indignation lors de l'annonce faite par Wong Kar-Waï, qui décerne donc son Grand Prix à Flandres.
Cependant,
devant l'enthousiasme de bon nombre de magazines de cinéma tels que Les Cahiers du Cinéma, Positif ou Studio, je commencais à m'interroger fortement. Ai-je compris le film, et surtout, la démarche voulue par Dumont? Je me décidai alors à emprunter "Twentynine Palms", sa précédente réalisation, à la Médiathèque. Ce road-movie expérimental ultra-violent possédait de nombreuses analogies avec Flandres. Puis, un ami m'a fourni le DVD de "La Vie de Jésus": une véritable révélation.
J'en vins presque à croire qu'avoir vu son premier film est une condition sine qua non pour comprendre Flandres. J'essayai de trouver des thèmes ou scènes sur lesquelles me focaliser afin d'explorer plus profondément ce film tellement dense. Après ma deuxième vision, je regrette d'avoir pensé tant de mal de ce qui demeure pour moi, à l'heure actuelle,
le meilleur long-métrage de cette année écoulée.
Tout, absolument tout y est fascinant: le réalisme des paysages, la crudité des rapports entre personnages, les thèmes développés, la manière de filmer les visages... J'ai ainsi pris conscience que le cinéma de Dumont est totalement à part dans le patrimoine audiovisuel français. Il incarne pour moi la renaissance du cinéma social, l'arrivée en force du "cinéma philosophique".
Souffrant de défauts techniques liés au budget faible et d'un manque de justesse dans l'interprétation (amateure), Flandres acquiert une force issue du naturel, du
"non-maîtrisé", de l'imprévu. La rigueur de certaines scènes - notamment au début - font même penser à un documentaire. Car autant l'impression de naturel est grande, autant tout a été pensé et possède une signification. Des petits détails aux scènes plus explicites, le message se délivre par de diverses manières.
Et c'est cela qui, je trouve, fait de Flandres une oeuvre unique: elle tire sa beauté des choses les plus atroces. En effet, le cadre rustique fait de fumier, de masures grisâtres et les combats acharnés ne sont pas pour conférer une atmosphère féerique à l'histoire. Pourtant, Dumont livre un message d'espoir et d'amour, malgré bien des horreurs.
J'admire également Dumont pour sa faculté à malmener le spectateur (que je fus d'ailleurs) en brouillant systématiquement les pistes d'interprétation, en se plaisant à donner le strict minimum d'informations spatio-temporelles et en filmant des actions en apparence gratuites. Ce petit jeu, pour peu que l'on s'y prête, est incroyablement déstabilisant: Flandres est aussi une expérience cinématographique hors du commun.
En somme, un film indescriptible, bouleversant, troublant, révolutionnaire.
La note: 19 / 20
Selon vous, quelle note mérite le film?
Filmographie Bruno Dumont:
1997 -
La Vie de Jésus
1999 -
L'Humanité
2003 -
Twentynine Palms
2006 - Flandres