Réalisé par François Ozon - 2007 - Angleterre / France - Couleur - 2heures 14minutes
Avec Romola Garai, Michael Fassbender, Charlotte Rampling...
Citation du film: "A en juger votre style d'écriture, j'aurais juré qu'il agissait du manuscrit d'un homme chauve de 50 ans."
Résumé: Angel Deverell (Romola Garai) est la fille d'une épicière de la campagne anglaise. Elle déteste l'école et préfère écrire des histoires d'amour dans sa chambre, dans l'espoir d'être publiée. Un jour, un éditeur, Théo, va accepter son manuscrit de "Lady Irania", une immense saga, et le publier dans tout le Royaume-Uni. Immense succès. Dès lors, riche et célèbre, elle va s'acheter la maison de ses rêves, Paradise House, et rencontrera même l'homme de sa vie, un modeste peintre. Toutefois, la guerre de 14-18 est sur le point d'éclater...
Critique: dernier film en date du prolifique François Ozon (10 films en 10 ans), "Angel" est aussi son premier tourné outre-Manche, en langue anglaise, avec des acteurs non-francophones - à l'exception de Charlotte Rampling.
Un film que j'attendais avec impatience, que je redoutais aussi, peut-être de peur de voir le projet gâché ou bâclé. Le générique commence: la petite Angel court en rentrant de l'école, une musique guillerette en fond. Les crédits s'inscrivent, en rose fluo dégoulinant: "d'accord, je crois avoir compris", me dit ma tête. Ozon va jouer la carte du glamour / tendance, pour réaliser un long-métrage enlevé, sûrement au rythme tonitruant, aux accents d'un certain "Marie-Antoinette"...
Il est de bon ton de souligner la différence entre le film de Coppola et celui-ci: celui de Coppola s'éxécutait uniquement par la forme, un esthétisme outrancier (mais très agréable) pour donner l'illusion d'une réflexion - je dis bien l'illusion. "Angel" ne cache pas ses prétentions esthétiques et sa volonté de faire dans le kitsch (comme le prouvent les passages où Angel voyage à travers le monde, filmée sur fond bleu avec le rajout d'images exotiques: la mode "Louis de Funès"), dans le rétro, mais ne pouvait être dénué d'un minimum de fondement. Ozon est trop bon pour cela.
Angel, cette jeune femme belle, insolente, chanceuse, à qui tout sourit, est issue d'un milieu modeste, mais problème: elle vient de la campagne. Le film commencera donc par illustrer tous les tourments et difficultés que l'on peut rencontrer lorsqu'on quitte son milieu: florilège prévisible de gaffes à ne faire dans les dîners chics de Londres. Puis, la réflexion progressant, on en viendra à un sujet plus large, qui sera mis en exergue dans une violente opposition entre "riches" et "pauvres": Angel, devenue célèbre, a définitivement basculé dans le monde forclos de l'opulence et du luxe, mais son amant, lui, n'a su s'accommoder aux garden-parties et tasses de thé aux cinq heures pétantes.
Deuxième point intéressant: l'idée d'avoir mis le personnage d'Angel en écart avec la société de son temps, de la faire vivre comme une marginale malgré sa richesse, montre à quel point elle n'a cure de la réalité alentour - je pense à une séquence ahurissante où le mari de sa domestique veut s'engager pour la bataille de la Marne et qu'elle s'étonne d'apprendre qu'une guerre allait avoir lieu. Totalement déconnectée, elle ignore tout sur tout, même jusqu'à sa propre déchéance. Dave - quelle référence - le disait: "un artiste qui décline, c'est comme un cocu: il est toujours le dernier à s'en rendre compte." La guerre, bien qu'elle ne soit pas visible et qu'on ne l'évoque que cinq minutes en tout, est l'élément déclencheur qui perturber la vie d'Angel.
Brisée, elle va cesser d'écrire des romans d'amour et rédigera des pamphlets contre la guerre; immédiatement, le public abandonnera ses oeuvres. Belle satire des lecteurs que ce rejet de la "qualité": ils préfèrent se délecter des livres à l'eau-de-rose bas de gamme plutôt que d'un écrit censé - en réalité, cela montre le malaise de la population, qui veut se distraire plutôt que s'instruire. Cependant, le scénario va verser dans la tristesse, dépeinte avec emphase et lourdeur - à la frontière du pathos: bien entendu, c'est un choix du réalisateur, mais on en vient à regretter la première partie où l'humour, la légèreté et une beauté évanescente s'acoquinaient harmonieusement. On soupire devant ces éternels suicides, décès, pleurs, lamentations, qui certes, suggèrent l'émotion, mais comment les prendre au premier degré? Car s'il le faut pour la première partie, on se distancie difficilement de la seconde, belle et forte.
Dernière constatation: "Angel" est un film uni-central, c'est à dire que toute l'intrigue, tous les dialogues, toute la mise en scène est règlée sur le personnage d'Angel, sans qui rien ne tiendrait plus debout. Les efforts majeurs dans l'écriture du scénario devaient être de concevoir une héroïne au caractère dense, riche, tout en respectant le modèle, Elisabeth Taylor - l'écrivain, pas l'actrice. Défi remporté haut la main: la complexité cachée derrière l'apparente désinvolture de ce protagoniste haut en couleurs fait presque oublier les défaillances légères. Belle, fougueuse, romantique, amoureuse, passionnée et passionnelle...les dithyrambiques abondent pour qualifier cette allégorie de l'amour et de la beauté féminine. Angel ressemble au fantasme de tout homme: une aventurière (dans l'âme), au caractère bien trempé, douée et juvénile, un objet précieux dont on doit prendre soin. Romola Garai trouve, lors de son deuxième film (après "Scoop" de Woody Allen), le rôle de sa vie!
Les dialogues, bien que traduits, demeurent aussi remarquables. En somme, un joyeux exercice de style proche de la tragédie dont on pourra critiquer quelques aspects litigieux, mais conçu toujours dans un souci extrême de procurer du plaisir au spectateur: on dira qu'Ozon a osé, et en soi, cela constitue déjà beaucoup...
Critique de Cyril
La note: 13 / 20
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