Réalisé par Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud - 2007 - Couleur / Noir & Blanc - Film d'animation - France / Iran - 1heure 29minutes - Prix du Jury Festival de Cannes 2007
Avec les voix de Chiara Mastroianni, Catherine Deneuve, Danielle Darrieux...
Citation du film: "Je veux que les gens ne souffrent plus des guerres." "Comment feras-tu cela?" "Ben...ce sera interdit!"
Résumé: une femme iranienne attend son avion dans l'aéroport d'Orly. Elle se souvient de sa jeunesse, lorsqu'elle était petite fille, en 1978, à Téhéran. Elle se souvient de la révolution populaire contre le Chah, de l'attaque irakienne menée par Saddam Hussein, de son pays qui sombre peu à peu dans le fanatisme religieux, de son exil à Vienne, où elle se forma dans le moule de la culture occidentale...
Critique: seul dessin animé présent en compétition au Festival de Cannes 2007, "Persépolis" fait d'ores et déjà couler des litres d'encre. Les autorités iraniennes s'insurgent en effet contre la franchise du propos et l'absence de concessions.
La petite Marjane a dix ans en 1978. Elle découvre le peuple dans la rue, protestant contre le régime autoritaire du Chah. Le monde lui saute aux yeux, à l'âge où on joue aux billes et où l'on collectionne les cartes Pokémon. "Persépolis" retrace entre autre cette "mise en face" de l'Histoire à laquelle fut confrontée Marjane Satrapi; et le personnage éponyme. Notre planète est revue - presque corrigée - par les yeux innocents de cette adorable bambine. Elle veut devenir "prophète d'une nouvelle religion", dans le but d'épargner aux hommes le mal, la souffrance, la guerre. Tout le scénario et le propos repose sur cela: la naiveté de l'héroïne, qui pousse le spectateur à l'étonnement, puis, passé ce stade, à la constatation. "Les enfants ont toujours raison, et apportent la part d'intelligence manquante en chaque prétendu adulte", disait Leiris. Marjane est béate d'admiration devant son oncle, rescapé de huit ans de prison, elle se fabrique un drapeau et scande des slogans communistes...à l'âge où la vie n'est encore qu'un jeu, l'Histoire lui impose le dur spectacle de la mort. A la guerre, la première victime est l'innocence.
Marjane Satrapi utilise le comique pour tenir le public en otage. Quand rire? Presque tout le temps: la petite Marjane est adorable lorsqu'elle scande dans son salon "A bas le Chah, à bas le Chah!". Quand pleurer? Presque tout le temps aussi: contrainte de quitter sa famille, les adieux sont des plus déchirants. Comique et tragique s'alternent, créeant parfois la confusion. Et cette alternance, indisciblement, affaiblit l'un comme l'autre. Et je ne suis pas certain que le langage grossier était fondamentalement nécessaire. La grand-mère dit à sa petite fille, désormais majeure: "Tu veux que je te dise ce que je pense de ton acte? Tu es une belle petite salope." La vulgarité gratuite ne mène même pas au rire, elle ne sert à rien. Sinon, à respecter strictement le vocabulaire de la bande dessinée d'origine, mais là non plus, je ne crois pas que les gros mots y soient nécessaires.
"Persépolis" dépeint un Iran en proie à l'occidentalisation. Vers 15 ans, Marjane s'achète une cassette d'Iron Maiden, tandis qu'en classe, les élèves dissertent pour savoir qui d'Abba ou des Bee Gees est le meilleur groupe. C'est en partie cela qui a choqué l'Iran; le fait de montrer son peuple renier ses traditions et céder à l'ennemi. Marjane le personnage, dans un sens, va aussi rejeter ses origines et s'en sentira coupable. Marjane la réalisatrice a pour but évident, en mettant en scène un peuple renégat davantage que sa propre histoire, de choquer l'opinion publique et de contraindre à la réflexion, notamment au sujet de la place de la femme. Certaines séquences heurtent par leur réalisme idéologique (auquel est systématiquement associé un onirisme formel) mais sonnent comme des coups de couteau dans l'eau. En jugeant sa société du point de vue d'une enfant, avec toute la naiveté et l'insouciance que l'exercice comprend, le propos fait plus "provocation gratuite" (avec notamment une scène où le Dieu chrétien discute avec une représentation d'Allah)qu'appel à un débat construit, à un échange d'opinions fondé. Les brûlots, c'est l'affaire de Michael Moore.
Le récit est également une sorte de long apprentissage de la vie, de long chemin vers la compréhension du monde. Une lente ouverture des paupières. L'histoire de Marjane débute lorsqu'elle a dix ans, et se poursuit jusqu'à l'âge actuel de Marjane Satrapi, c'est-à-dire environ 40 ans. Au départ, je le disais, Marjane voit la vie comme un jeu, la guerre comme un truc chouette (elle déchantera vite), puis commence à mieux saisir la vérité, dont ses parents tentaient de la préserver en l'envoyant à Vienne, loin des bombardements. C'est la culture qui va lui permettre de découvrir ce qu'on lui dissimule. L'apothéose est ce retour en Iran, l'esprit bien formé aux dogmes français et autrichiens, pour dénoncer la situation ignoble. Désormais détentrice du "pouvoir de comparaison", elle met en parallèle les deux sociétés et remarque les travers de son pays natal. Marjane Satrapi emploie le manichéisme pour faire ressortir le contraste. En France, la vie est belle, en Iran, tout va mal. "Persépolis" aurait du mûrir dans l'esprit des deux créateurs, plutôt que de sortir sous cette forme brute qui présente des intérêts mais n'offre pas une réflexion des plus intéressantes. Une petite fille grandit entre Moyen-Orient et Europe, subit la guerre et ne croit pas en Dieu, point. Le spectateur est placé devant un constat mais n'a rien à interpréter.
Paronnaud, pour le plan formel, emprunte à diverses références; aussi bien Miyasaki que "La Planète Sauvage" de Laloux. Peut-être à l'autre adaptation récente de BD, "Sin City". Et lui de représenter la guerre en suggérant au maximum: les éclairs lumineux derrière les collines...Jamais "Persépolis" ne cède à l'attrait de l'émotion facile. Jamais non plus, il ne s'abaisse à montrer la cruauté de façon explicite. Il pose un regard lucide - mais pas nouveau - sur la condition de la femme, baigné d'humour. Mais ce dessin animé pour adultes tend trop vers un humour de bas étage; il ne faut pas se tromper de cible. Les enfants, en aucun cas, ne sont concernés par le film.
Critique de Cyril
La note: 14 / 20
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