Un film de Jason Reitman - 2010 - USA. Avec George Clooney...
Ryan Bingham est un collectionneur compulsif de miles aériens cumulés lors de ses incessants voyages d'affaire. Misanthrope, il adore cette vie faite d'aéroports, de chambres d'hôtel et de voitures de location. Lui dont les besoins tiennent à l'intérieur d'une seule valise est même à deux doigts d'atteindre un des objectifs de sa vie : les 10 millions de miles.
Alors qu'il tombe amoureux d'une femme rencontrée lors d'un de ses nombreux voyages, il apprend par la voix de son patron que ses méthodes de travail vont devoir évoluer. Inspiré par une nouvelle jeune collaboratrice très ambitieuse, celui-ci décide que les licenciements vont pouvoir se faire de manière encore plus rentable, via... vidéo conférence. Ce qui risque évidemment de limiter ces voyages que Bingham affectionne tant...
Critique: Jason Reitman, érigé en figure de proue d'un cinéma « indépendant » canadien, s'est remarquer par Thank you for smoking (2005) puis Juno (2007), deux gentilles comédies à l'esthétique pop-rockisante devenues quasi cultes. In the air poursuit avec brio une filmographie marquée par un conformisme alarmant et une certaine tendance mal assumée à la naiveté, sous couvert d'esprit critique anti-américain si symptomatique du cinéma américain actuel.
Des thèmes décongelés puis réchauffés
Ce qui frappe immédiatement avec In the air, c'est que tout jusqu'à la racine empeste le réchauffé: on a droit à une peinture exhaustive du monde de l'entreprise à l'âge de la mondialisation, vue et revue cent fois ailleurs. Tout y passe, des figures habituelles du monde du travail (la jeune diplômée ambitieuse et prête à tout pour grimper dans la hiérachie, le boss inhumain conforté dans son rôle de méchant par des répliques attendues du style « La crise est notre pain béni. »...) à l'automatisation des tâches qui menace les emplois de l'entreprise (le développement du service par webcam) et donc la peur du chômage. Reitman est extrêmement fier de pouvoir montrer au spectateur qu'il a saisi la situation en entreprise et traduit la monotonie du quotidien par des séquences surdécoupées uniquement faites de clics, de clacs, de bruits d'ordinateur etc... C'est sans doute qu'on fait les meilleures soupes dans les plus vieilles marmites.
Suit l'irruption des éléments connotant l'idée menaçante (oh oui, ça fait peur) d'une technologie envahissante, qui asservit l'homme et va lui faire payer son envie de progrès: omniprésence des cartes à puces (Clooney en possède près de dix) et montage frénétique. Je passe sur les poncifs liés au second grand thème du film (on peine par ailleurs à remarquer les ponts possibles entre les deux), « l'amour-le mariage-la famille », eux-aussi mal décongelés: Jim (le héros joué par Clooney) a peur de devenir un homme banal et préfère être un aventurier des airs, ce qui donne lieu à un pseudo questionnement existentiel (Jim est-il un homme de la terre ou des airs?). Inutile de vous préciser que la fin sur le mode de l'arroseur arrosé est l'archétype même du réchauffé: Louis Lumière en a fait un film projeté en...1895.
De grandes ambitions mais sans se donner les moyens de les concrétiser
On glisse peu à peu vers un symptôme plus grave encore: Reitman, dans ses interviews, ne fait pas mystère de ses ambitions critiques et s'affirme comme le médecin officiel de la société américaine. Ses belles ambitions s'aplatissent et son statut de cinéaste bande-mou éclate au grand jour, et les trois maux dont il souffre peuvent aisément se résumer: naiveté (dont j'espère qu'elle est due à des contraintes financières); pensée bobo; arguments rétrogrades à la frontière du réactionnarisme.
On l'aura compris, Jim exerce le métier de merde par excellence – par ailleurs fictif: il est « licencieur ». Croyant sonder la psychose universelle du travailleur qui est de perdre son emploi et persuadé d'offrir des moments d'émotion en nous mettant face à des employés virés pleurant de colère, Reitman leur consacre à chacun quinze secondes avant de partir pour l'oubli. Il croit par ailleurs à un don en matière de cynisme, particulièrement raté: les « licencieurs » déballent des arguments tout faits que Reitman souhaitait faire passer pour de l'humour noir (« Cet échec est un mal pour un bien. »).
Une glorification de l'ancien temps sur le mode du « C'était mieux avant » qui met en scène la renaissance symbolique du couple de quarantenaires faisant les 400 coups et escaladant les murs de leur ancienne école (« Mais qui sont les jeunes en fait? » : quelle belle question Mr.Reitman); une idéalisation du lieu de l'enfance à la campagne, loin du tumulte de la ville (ici, la campagne est incarnée par Milwaukee, ils apprécieront), propre à une mentalité bobo; et surtout une morale finale véritablement risible qui laisse le héros déchiré entre ses contradictions: l'amour stable ou une vie d'aventurier?
L'esthétique pop aérienne: surfait
Le véritable problème est qu'on ne perçoit – on a beau considérer le film de toutes les manières possibles – aucune forme d'ironie nulle part. Pas de recul non plus dans une esthétique typée pop-rock à la manière de Juno, vous savez, les petites musiques jazzy en alternance avec deux accords maximum à la guitare pour donner une ambiance Bob Dylan, une ambiance cool quoi. Si au début, Reitman privilégie le plan rapproché ou le gros plan, gages d'une sobriété et d'un naturel bienvenus, le film est contaminé peu à peu par un maniérisme fatal qui conduit à une esthétique clipesque à la fin, toujours accompagnée de ces délicieux accords qui rappellent les plus grands tubes de Claude Barzotti.
On concèdera quelques bonnes trouvailles, disséminées au petit bonheur la chance et prenant la forme de courtes saynètes assez drôles et pointant réellement du doigt quelques clichés: par exemple celle où la jeune diplômée croit avoir l'expérience du métier (« J'ai fait psycho en option »). D'autres témoignent d'un humour inclassable et au final bienvenu (« Ce matin j'ai fait mon premier caca depuis deux semaines. »), voire même de touches à caractère sexuel très surprenantes étant donné l'académisme du film (Clooney qui demande par sms à sa voisine d'hôtel si elle était en train de se masturber).
Un Clooney réjouissant qui s'auto-incarne (un aventurier de l'amour, sans enfant à bientôt 50 ans) et une tension du personnage bien vue entre envie de céder à la société de consommation et poursuite d'un mode de vie hors du commun: la tension entre conformisme et originalité est contenue dans le personnage même et se rejoue à l'échelle de la réalisation.
La note: 8/20



